L’Alcoolisme vu par Philippe Batel – Psychiatre Addictologue

Philippe BATEL est le chef du service d’addictologie de l’hôpital Beaujon à Clichy. Il s’occupe plus spécifiquement de l’alcool mais aussi des autres psychotropes car la plupart des patients « alcooliques » présente aussi d’autres dépendances (tabac, autres drogues, médicaments…).

L'Alcoolisme vu par Philippe Batel - Psychiatre Addictologue
L’Alcoolisme vu par Philippe Batel – Psychiatre Addictologue

Boire un petit coup c’est agréable…

On évite d’employer le terme d’alcoolisme. C’est trop flou, trop connoté et trop début du 20ème siècle… Je préfère parler de troubles de l’alcoolisation.

L’alcoolisation en soi n’est pas pathologique, c’est juste la description d’un comportement, celui de prendre de l’alcool.

Il y a trois types d’usages de l’alcool.

Le premier c’est l’usage raisonnable et occasionnel qui ne prête pas à conséquences.

Le deuxième, et on entre déjà dans ce qu’on appelle les troubles de l’alcoolisation, commence dès que la prise d’alcool amène des ennuis et des dommages que se soit au niveau de la santé, au niveau psychologique, relationnel, juridique ou social. Une simple ivresse isolée est déjà un trouble de l’alcoolisation et entre déjà dans l’usage nocif et la consommation à risque.

Enfin, le dernier niveau, la forme la plus avancée, c’est la dépendance alcoolique. Quand on parle d’alcoolisme, le grand public pense uniquement à cette alcoolo-dépendance. Or cette image est dangereuse car l’alcool détruit bien avant d’en arriver à la dépendance. Avant d’avoir besoin de l’alcool au quotidien pour commencer sa journée, il y a des années de consommation à risque. Le processus naturel pour devenir alcoolo-dépendant, c’est entre 5 et 15 ans d’usage nocif.

 

Origine de la dépendance

Dans la constitution d’une maladie de la dépendance, il y a des causes qu’on appelle des déterminants. Pour l’alcool, ces déterminants sont au nombre de trois. Il y a des causes biologiques, des déterminants psychologiques et enfin environnementaux.

– Les causes biologiques sont liées à des déterminants génétiques. Chez certains, le cerveau a une plus forte sensibilité à l’alcool et à ses effets psychotropes (qui désinhibent, rendent plus confiant, relaxent…). Ces effets dits positifs, que l’on se provoque dans un but de convivialité, vont s’inscrire dans une zone de notre cerveau qu’on appelle l’amygdale.

C’est là qu’est notre mémoire sensitive, la zone de la madeleine de Proust. Chez l’ado, ce stockage se fait précocement. Or chez ceux qui descendent de personnes alcoolodépendantes, les premières expériences avec l’alcool vont se stocker plus dans le positif et occulter les effets négatifs qui surviennent après l’effet psychotrope (sommeil, irritabilité…).

C’est comme un tag neuro-biologique dans le cerveau. On parle de vulnérabilité génétique, certains sont plus à risque de rechercher encore ces effets de plaisir en oubliant le déplaisir qui suit. Ils sont plus à risque de devenir dépendants.

Des causes psychologiques peuvent aussi pousser à la dépendance. Quand on a un trouble psychologique (anxiété, insomnie, dépression…), on utilise l’alcool pour en compenser les effets. Au début c’est efficace, mais c’est éphémère. Rapidement, on ne fait que rajouter au problème initial mais psychologiquement on pense qu’on ne peut plus se passer d’alcool. C’est une béquille sans laquelle on a peur de ne pas y arriver.

– Enfin, il y a des déterminants environnementaux. Surtout en France où on est le premier  producteur et exportateur de vin et d’alcool et où on nage en pleine tradition judéochrétienne. En religion le sang du Christ est représenté par le vin et culturellement chaque événement de notre vie (naissance, baptême, mariage, décès…) se conclue par l’ouverture d’une bouteille !

Ne pas boire dans un pays comme le notre c’est un véritable handicap social tellement l’alcool est inscrit dans nos codes sociaux. Les politiques ne sont d’ailleurs pas clairs à ce sujet, c’est le dernier tabou médical. Quand vous faites une visite chez le médecin, il vous demande toujours si vous fumez, jamais si vous buvez…

Quelques chiffres

En France, on estime que 20 % de la population adulte est abstinente. Elle ne boit pas ou ne boit plus.

Chez les 80 % de consommateurs, une grande partie est sans dommage.

6 à 10 millions d’adultes sont des petits consommateurs excessifs. Ils sont dans la consommation à risque, se mettent en danger mais sans maladie alcoolique ou sociale.

Enfin l’alcoolo-dépendance touche en France 3 à 5 millions d’individus soit 10 % des buveurs.

Le pouvoir addictogène de l’alcool est moins fort que celui de la cigarette (en comparaison, les 3/4 des fumeurs sont dépendants). Cependant il ne faut pas minimiser les risques liés à l’alcool et son coût social. En France, il est la première cause de mortalité chez les 15 / 30 ans (accidents, suicides…). Et c’est la deuxième cause de mortalité globale chez les 35 / 60 ans (par les maladies cardio-vasculaires, les cancers… qu’il provoque).

Tout l’intérêt stratégique, en matière de santé publique et de communiquer avec les 6 à 10 millions de consommateurs excessifs pour éviter qu’ils ne deviennent dépendants.

Dégâts et seuil de risque

L’OMS a déterminé la consommation au-delà de laquelle l’alcool devient toxique et la dépendance guette. Pour un homme, la consommation est à risque au-delà de 28 verres par semaine.

Ca fait 4 verres par jour, on y est vite. 30% de la population est très proche de ce seuil. Passé ce seuil, le buveur s’expose à des dommages quels qu’ils soient (perturbation du bilan biologique ou hépatique, insomnies, troubles de l’humeur, symptômes psychologiques ou physiques banaux, hypertension, hémorroïdes…).

Chez les femmes ce seuil est à la moitié, 14 verres par semaine, 2 par jour. Les symfemmes ont une susceptibilité plus importante de développer des problèmes, l’alcool leur est plus toxique. Enceinte c’est encore pire, l’alcoolisation est à éviter absolument pendant la grossesse.

Un verre, c’est 10 grammes d’alcool pur. Ca équivaut à un demi de bière, un cognac, un ballon de rouge, une flûte de champagne…

Ces seuils sont théoriques. En réalité, il y a une grande variabilité inter-individuelle. En fonction du poids, de la tolérance individuelle, des déterminants génétiques de chacun, sa vulnérabilité toxique change.

Certains très gros buveurs, n’ont pas trop de dommages, ils sont plus résistants. Certains petits buveurs sont malades avec moins.

Il y a dépendants et dépendants

On repère la dépendance à partir du moment ou, tout en ayant conscience de sa consommation excessive (réflexions de l’entourage, mauvais bilan biologique…) le buveur est incapable de modifier ses habitudes bio-psycho-comportementales pour ne plus avoir d’ennuis. C’est la perte de la liberté de s’abstenir.

Souvent on pense que le dépendant est celui qui a des signes physiques de dépendance (ex : tremblements au réveil). C’est faux. Seulement la moitié des dépendants a une dépendance physique. L’autre moitié a une dépendance psychologique ou comportementale à l’alcool. Ce sont des gens pour qui l’alcool est inscrit dans les usages et les habitudes. Le barman leur fait couler une mousse dès qu’ils entrent, comme à chaque fois.

Pour arrêter, il faudrait qu’ils agissent, changent de cadre, disent non. C’est le poids des habitudes.

Psychologiquement, ils pensent qu’ils sont incapables de parler en public sans un verre…

L’alcool est chez eux une pensée récurrente voire obsessionnelle.

Chez les dépendants physiques, les membranes neuronales ont été rendues perméables par l’alcool rendant les influx nerveux trop intenses. L’alcool a un effet sédatif, tant qu’il est là au quotidien, il endort et tasse cette activité neuronale. En compensation le cerveau sécrète des enzymes excitatrices. Or même si on arrête de boire, le cerveau lui continue de secréter les enzymes. Il en résulte les symptômes de manque physique qu’on connaît : tremblements,
épilepsie, delirium tremens… En période de sevrage 15 à 20 % des alcoolo-dépendant risquent de développer ces signes.

Déni de boisson

Le déni est une attitude très fréquente chez l’alcoolo-dépendant. Les proches, se retrouvent face à quelqu’un qui ne se considère pas malade. Devant cette attitude, l’entourage ou le corps médical cherche encore trop à faire avouer. Or on avoue chez les flics, ou à sa femme qu’on l’a trompée mais pas à un médecin qu’on boit ou à son entourage.

Plus on se met dans la position de celui qui veut faire avouer, plus celui qui boit s’enferme dans une attitude absurde de négation. Le déni c’est un mécanisme de protection psychologique inconscient.

Le malade fait comme si le problème n’existait pas pour évacuer la culpabilité.

L’entourage doit donc apprendre à contourner plutôt que de confronter, afin d’ouvrir une porte au dialogue.

L’entourage trinque aussi

Quand un proche boit, l’entourage souffre aussi. Pour moi, les proches sont des codépendants qu’il faut aider pour aider le malade.

Entre le malade et ses proches il y a comme un ping-pong de la culpabilité. Les proches disent « ce n’est pas moi le malade », on les comprend, mais les échecs du sevrage viennent de là. Le déni vient avant tout de la personne qui constate le problème et de la manière dont elle le prend en charge alors que c’est le malade qui doit le prendre en charge. Il faut éviter le jeu pervers du chat et de lasouris. Le malade a atteint par contagion son entourage, il a impliqué tout un système autour de lui. Quand il se soigne, la résistance des proches est forte.

C’est très vrai par exemple avec un mari violent. Celui qui a sadisé son épouse des années, quand il s’arrête enfin de boire, peut être sûr que sa femme lui mettra une cinquantaine de peaux de bananes devant lui dans les mois qui suivent son sevrage. Consciemment ou inconsciemment, elle attendra et provoquera peut-être sa rechute.

Quand on part dans une stratégie d’abstinence, on ne modifie pas que le contenu de son verre. On change tout autour de soi : la représentation et l’estime de soi, les rapports d’autorité, la répartition du pouvoir dans son couple… Et ça ne se fait pas spontanément.

L’entourage a donc besoin d’être accompagné. Pas soigné, mais accompagné, il ne faut pas que les proches hésitent à consulter.

Conseils pratiques

Pour éviter que celui qui boit ne se braque, on conseille à l’entourage de ne pas s’adresser à lui à la deuxième personne. Au lieu de lui dire « tu bois trop, tu me désespères » on peut lui dire « j’ai le sentiment que tu bois trop, je suis inquiet, je ne supporte plus cette situation ». On parle de soi, on n’enfonce pas le persécuteur désigné, on lui ouvre une porte pour réagir à la souffrance de ses proches. On attend les moments où le malade est « entre deux vins » pour essayer de lui parler. On ne choisit pas le moment de crise.

L’alcoolo-dépendant sévère a perdu pied avec la réalité. Souvent ses proches l’ont infantilisé et font les choses pour lui. Ils lui parlent comme à un enfant. Une erreur classique, c’est d’être dans la promesse, de dire « si tu rentres ivre, je me casse ».

Comme avec un enfant, pour que ça soit efficace, il faut aller au bout et mettre la menace à exécution, partir quelques jours. Sinon, on entretient une ambivalence et ce n’est pas bon.

Le déclic

Quand ils décident d’arrêter, les malades évoquent souvent un déclic. Ce déclic ça fait partie de la magie de l’humain et ça ne s’explique pas par démarche scientifique. Pour nous c’est une rémission spontanée. Le malade se dit « bingo, y’en a marre de ces galères, j’arrête« .

Ce déclic arrive quand le sujet se rend compte qu’il n’a plus assez d’avantage à boire, quand ils ont touché le fond disent les anciens buveurs. Quand le malade est dans le déni ou content de boire, on va dans son sens pour essayer de provoquer ce déclic.

« Qu’est-ce qui vous plaît dans l’alcool, quels bénéfices vous en tirez ?« . Et plus on va dans son sens, plus le malade nuance de lui-même. Par exemple, il dit « je me sens plus à l’aise pour discuter quand j’ai bu » . Si vous approuvez, de lui-même le malade ajoute « enfin après, je ne me sens plus très capable de discuter…« . C’est une période très ambivalente entre « j’arrête et je continue« .

Sortir de l’alcool

Après le déclic viennent les deux étapes à négocier :

La première c’est le sevrage ou la « détoxification ». Ce que certains appellent la cure quand ils la font en hôpital. Cette étape dure une semaine. C’est là où on pose le verre. Pour ceux qui ont une dépendance physique, on rend le sevrage confortable grâce à des médicaments pendant 4-5 jours. Le but est d’enlever les automatismes de comportement, d’achat d’alcool…

Ce sevrage se fait en milieu hospitalier pour ceux qui risquent des effets de manque physique et aussi pour ceux qui ne peuvent pas le faire à la maison (trop faibles psychologiquement, atmosphère familiale trop tendue…). Pour les autres, on peut le faire à domicile avec un suivi en service ambulatoire. C’est aussi efficace.

On n’a pas besoin d’une cure pour arrêter. La preuve, un quart des patients qui sont en liste d’attente pour une cure, arrêtent d’eux-mêmes avant la cure.

La deuxième étape, c’est le début du vrai traitement, le maintien de l’abstinence.

Comment fait-on pour rester abstinent dans un monde qui ne l’est pas, avec des envies et des pulsions ? Il faut savoir que 30 % des patients qui sortent de cure s’alcoolisent dans les 48 heures qui suivent leur sortie d’hôpital. Ils paniquent ou n’étaient pas encore prêt, c’est classique. C’est donc après la cure que le plus dur commence. L’arsenal thérapeutique dont on dispose est variable ;

Les psychothérapies de tous poils (notamment le TCC) ont démontré leur efficacité. Elles apprennent à gérer ses pensées par rapport à l’alcool, ses envies de boire, à savoir comment réagir si on reprend un verre. L’abstinence n’est d’ailleurs pas un but en soi, on vise l’amélioration de la qualité de vie.

L’approche sociale et groupale donne aussi de bons résultats. On travaille avec des groupes de parole, c’est le cas des mouvements d’anciens buveurs.

Dans ces groupes on n’est pas jugé mais l’identification avec les autres est très efficace. C’est le meilleur traitement du déni, on se reconnaît dans les mots de l’autre.

Les médicaments peuvent aussi aider. On en développe actuellement pour éviter les risques de rechutes ; ils modifient, sur le plan cérébral, les mécanismes d’envie de boire, en bloquant les récepteurs aux opiacés et évitent les états de manque psychologique.

Pour que ça fonctionne, la clé c’est l’accompagnement en sortie du sevrage. Peu importe que ce soit avec un psy quelconque, un groupe de parole, un médecin, des proches. C’est le secret de la réussite.

Qu’en pensez vous ? envie d’en débattre ? des questions ? Alors n’hésitez pas à laisser vos commentaires ci-dessous :

3 réponses sur “L’Alcoolisme vu par Philippe Batel – Psychiatre Addictologue”

  1. Je suis la compagne d’un alcolodépendant. Il boit pour se détendre, décompresser, voir du monde … Une ou deux fois par semaine. Mais il boit des quantités incroyables. Par exemple de ce soir 23h à demain 16h – 18h. Il ne dormira pas. Il ira de bar en bar en after en tout et n’importe quoi. Il va fréquenter n’importe qui. Aborder n’importe qui. Du moment qu’il ne reste pas seul. Il va passer par un tas d’émotions, du rire, aux larmes, à la violence parfois… J’ai peur de lui quand il boit. Ce n’est plus le même. Il est agressif, impatient, violant, insultant … Et devant les gens il est juste marrant ou saoulant. Je l’ai déjà quitté pour cela, il a réussi à me convaincre qu il changerait. Là ça fait 2 semaines sans boire. J’ai peur chaque soir. Que puis je faire ? Aidez moi. Aidez nous…

  2. Bonjour,
    J’ai une simple question qui semble faire débat.
    L’alcoolique ou alcoolo-dépendant, après une période d’abstinence, pourra-t-il reboire de manière contrôlée? ou bien l’abstinence reste la seule possibilité sur le long terme?

    1. Si le malade est alcoolique dépendant, la dépendance a dénaturé le fonctionnement de son cerveau. Tant qu’il ne boit pas d’alcool, tout va bien, mais si son cerveau reçoit à nouveau de l’alcool, le phénomène de dépendance reprend aussitôt , il reprend sa consommation d’alcool , la même que celle qu’il avait quand il s’était arrêté , c’est à dire à un moment grave de notre abstinence…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *