Alcool, violences et délinquance

Diverses recherches internationales indiquent que l’alcool représente la substance psychoactive la plus fréquemment associée aux violences entre les personnes.

Son poids est plus important que toutes les autres produits psychoactifs cumulés, légaux ou illégaux.


L’enquête épidémiologique Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM) avait pour but de décrire pour la première fois de manière approfondie en France l’association entre les consommations d’alcool et les violences agies et subies en population générale.

Elle a été menée auprès d’un échantillon de 2019 personnes représentatives de la population des 18-65 ans d’Ile de France et du Nord en juin, juillet, et août 2006 selon la méthode des quotas. L’étude, rémunérée, était présentée aux participants comme une “Grande Enquête Nationale. Modes de vie et comportements sociaux des 18-65 ans”.

Les réponses, confidentielles, ont été recueillies sur la voie publique au moyen de la Méthode API (Auto-Passation Informatisée) sur sites mobiles (trois fourgons). Cette méthodologie innovante a été employée afin de garantir une plus grande fiabilité des réponses aux questions sensibles et de favoriser l’accès à un échantillon diversifié.

Résultats de l’enquête Violence Alcool Multi-Méthodes (VAMM)

40% des sujets ayant participé à une bagarre dans un lieu public avaient consommé de l’alcool dans les deux heures qui précédaient. La quantité d’alcool consommée en une occasion constituait l’un des prédicteurs statistiques les plus importants de la participation à des bagarres (avec le sexe, l’âge, le niveau d’étude et l’agressivité chronique).

25% des auteurs d’agressions ayant eu lieu hors de la famille avaient consommé de l’alcool dans les deux heures qui précédaient. La quantité d’alcool consommée en une occasion était l’un des meilleurs prédicteurs statistiques de ces agressions (avec le sexe, l’âge, le nombre de frères et soeurs (chez les femmes seulement), la crainte de perdre son emploi (chez les personnes de plus de 42-65 ans seulement), l’agressivité chronique, et une faible hypomanie (trouble de l’humeur caractérisé par une activité exagérée précédant une phase dépressive).

 

35% des auteurs d’agressions dans la famille avaient consommé de l’alcool dans les deux heures qui précédaient. Contrairement à d’autres enquêtes internationales, aucun lien significatif n’a été observé entre l’alcoolisation habituelle et les violences dans la famille (qui sont davantage le fait des hommes, et des personnes aux tendances agressives chroniques ayant un faible autocontrôle). Il se pourrait que cette absence de relation résulte du très faible nombre de violences intrafamiliales enregistrées dans notre enquête.

En ce qui concerne d’autres formes de délinquance, 32% des destructions intentionnelles avaient été précédées d’une consommation d’alcool.

Concernant les vols, de l’alcool avait été consommé dans 20% des cas.

6% des sujets affirmaient que l’alcool les rendent agressifs. Après avoir bu de l’alcool, 8% considèrent qu’ils perdent le contrôle d’eux-mêmes, 3% cherchent la dispute, 3% affirment devenir méchants ou s’engager dans des bagarres.

Indépendamment de l’âge, du sexe et du niveau d’étude, croire que l’alcool rend agressif augmente notamment avec la fréquence des consommations, la quantité d’alcool consommée en une occasion, les tendances agressives générales, les tendances dépressives et un faible auto-contrôle.

Alcool et violences subies

Dans l’ensemble de l’échantillon

23% des répondants avaient été victimes d’agressions entre juin 2006 et juin 2004. Parmi ceux-ci, 29% pensaient que de l’alcool avait été consommé par l’agresseur (34% pensaient que cela n’était pas le cas, tandis que 37% ne pouvaient se prononcer).

Lorsque les victimes affirmaient que l’agresseur avait bu, 54% d’entre elles indiquaient qu’il avait consommé 5 verres ou plus, 9% qu’il avait consommé 3 à 4 verres, 10% qu’il avait consommé 1 ou 2 verres (27% ne pouvaient se prononcer).

Par ailleurs, 4% des répondants affirmaient s’être blessé ou avoir blessé quelqu’un durant l’année passée en ayant consommé de l’alcool. Enfin, 27% des répondants avaient été témoin durant l’enfance de disputes dans leur famille concernant l’alcool.

Focus sur les femmes victimes de coups et blessures

9.6% des femmes de l’échantillon avaient été victimes de coups et blessures durant les deux années précédant l’enquête.

Par rapport aux femmes qui n’avaient pas subi de coups et blessures et indépendamment de leur âge, les victimes buvaient plus fréquemment plus de 5 unités d’alcool en une occasion, avaient un niveau d’agression chronique plus élevé, avaient eu davantage de difficulté sociales dans le passé et davantage vécu des périodes de solitude associées à des événements vécus par des proches (changement de pays, conflit grave, incarcération …)

Alcool : marqueur ou cause de violence ?

L’alcool constitue un facteur de risque important dans le domaine des violences, sans qu’il n’en représente une cause nécessaire ou suffisante.

Rappelons que l’association statistique entre l’alcoolisation et les violences ne signifie pas en soi que l’alcool représente une cause des agressions. Il est ainsi fréquent que l’alcoolisation se déroule en des lieux où divers catatyseurs de violence sont également présents, ce qui pourrait être à l’origine de la relation alcool-violence : bars ou boites de nuit bondés, bruyants, parfois enfumés ou surchauffés, et dont les normes de conduite sont souvent plus permissives qu’ailleurs.

En outre, les facteurs individuels qui sont conjointement liés à la propension à boire de l’alcool et aux inclinations violentes, également nombreux, peuvent produire une association non causale. Par exemple : les déficits cérébraux légers, l’impulsivité, le trouble de personnalité antisociale, l’exposition à des parents alcooliques, la précarité économique, le malaise social, la valorisation d’une identité hypermasculine, ou l’appartenance à un groupe délinquant pour lequel s’enivrer est un critère d’intégration.

De tous ces facteurs de comorbidité peut résulter la corrélation alcool-violence. Pour élucider le statut causal de la consommation d’alcool sur les violences, la psychologie expérimentale a étudié en laboratoire les effets de l’ingestion par des volontaires humains de doses d’alcool sur leur réaction agressive.

On a mesuré par exemple l’intensité ou la durée de chocs électriques ou de sons désagréables administrés à un faux participant, généralement provoqué, en fonction des doses d’alcool consommées.

Les méta-analyses réalisées sur ces études concluent à un effet causal et linéaire de l’alcool sur les conduites agressives des hommes et des femmes, notamment en phase ascendante de l’alcoolémie (en phase descendante, un effet sédatif domine). Les recherches expérimentales soulignent également l’importance des variables contextuelles dans les agressions ébrieuses : lorsque l’on n’est pas provoqué à agresser, l’alcool n’a souvent aucun effet sur l’agression.

Effet perturbateur sur le fonctionnement cérébral : la myopie alcoolique

L’effet pharmacologique de l’alcool sur l’agression est essentiellement indirect. L’alcool perturbe le fonctionnement cognitif exécutif (FCE), qui comprend des capacités associées au cortex préfrontal comme l’attention, le raisonnement abstrait, l’organisation, la flexibilité mentale, la planification, l’auto-contrôle et la capacité à intégrer un feedback extérieur pour moduler le comportement.

Diverses recherches étrangères ont montré que le FCE est déficient chez les auteurs d’agressions graves. On sait par ailleurs qu’il est altéré par la consommation d’alcool. Selon divers travaux, le lien alcoolagression est non seulement médiatisé par le FCE (consommer de l’alcool altère momentanément le FCE, ce qui augmente la probabilité de réponse agressive) mais est également modulé par le FCE de base des consommateurs.

Ainsi, ceux ayant un déficit de FCE réagissent beaucoup plus agressivement que les autres sous l’influence de l’alcool. L’altération du FCE lors de l’ébriété induit une « myopie alcoolique », c’est-à-dire une focalisation attentionnelle excessive sur les informations les plus saillantes dans la situation (comme l’irritation d’avoir été contrarié durant un échange social) au détriment d’informations correctrices ou inhibitives (l’évaluation de l’intentionnalité d’un comportement qui nous contrarie, ou les conséquences à
long terme d’une action), ce qui extrémise les conduites et les rend potentiellement plus agressives (ou plus amicales, selon le contexte).

L’effet de l’alcool sur la cognition concerne également la conscience de soi. Ainsi, des personnes alcoolisées à qui l’on demande de s’exprimer mentionnent moins fréquemment des pronoms comme je, moi, moi-même, moi.

Dans la mesure où une altération de conscience de soi précède fréquemment les agressions en diminuant la référence à des normes de conduite personnelle et en rendant plus réceptif aux normes de la situation , son effet pourrait être comparé à celui du phénomène de désindividuation. Dans une méta-analyse basée sur 49 études expérimentales indépendantes, on a observé que les différences de niveau d’agression entre des personnes alcoolisées et des personnes non-alcoolisées étaient fortement atténuées lorsque l’on augmentait leur conscience de soi (par exemple en plaçant un miroir dans le laboratoire).

Le concept d’alcool active automatiquement des idées agressives

La perspective insistant sur les perturbations cognitives liées à l’alcool reste néanmoins insuffisante pour expliquer tous les phénomènes comportementaux associés à ce produit.

L’alcool est également associé à l’agression de manière implicite, sans que les consommateurs n’en aient toujours conscience.

Dans le cadre de l’étude VAMM, on a présenté un court instant (300 millisecondes) aux participants sur un écran d’ordinateur des stimuli iconographiques neutres ou des stimuli iconographiques liés à l’alcool ou agressifs. Les participants percevaient donc une série d’images de boissons alcoolisées, d’armes ou de boissons non alcoolisées. Chaque image était immédiatement suivie d’un mot agressif, non-agressif, ou d’un non-mot (suite de lettres sans signification). Les mots-cibles étaient des mots agressifs (par exemple frapper, tuer), des mots neutres (par exemple bouger, imaginer), et des non-mots (par exemple trider, foclager). La tâche des participants était d’indiquer le plus rapidement possible si le mot était un mot de la langue française ou non, en appuyant sur une touche située à droite ou à gauche de leur clavier (tâche de décision lexicale).

Les résultats ont indiqué que la présentation d’images de boissons alcoolisées ou d’images d’armes facilitait de la même manière l’identification des mots agressifs. Ainsi, l’exposition à des stimuli reliés sémantiquement à l’alcool permet d’augmenter l’accessibilité en mémoire des pensées agressives, et cela même en l’absence d’une consommation effective d’alcool.

Ces résultats suggèrent donc que les effets de l’alcool sur les agressions peuvent également s’expliquer par certains aspects extra-pharmacologiques, et en l’occurrence par les significations agressives implicitement associées aux boissons alcoolisées.

D’autres travaux publiés démontrent que l’effet de l’alcool est loin de se limiter à ses propriétés pharmacologiques. Par exemple, des recherches en laboratoire indiquent qu’à dose d’alcool constante, la vodka ou le whisky sont plus fortement liés à l’agression que la bière et la vin.

Si le lien alcool-agression résulte également de significations sociales associées à l’alcool, on devrait observer une augmentation des conduites agressives chez des personnes qui croient qu’elles ont consommé une boisson alcoolisée même si elle ne contient pas d’alcool.

Ceci a également été démontré antérieurement dans le cadre des recherches menées à Grenoble : des hommes consommant un placebo ayant un goût d’alcool étaient d’autant plus agressifs face à un autre participant qui les provoquait (en réalité un acteur) qu’ils pensaient que la boisson qu’ils buvaient était fortement alcoolisée. Cet effet placebo peut être interprété comme l’effet de l’activation automatique de concepts agressifs.

Il peut également être interprété comme une stratégie volontaire de la part des participants qui, sachant qu’ils ont consommé de l’alcool, considèrent qu’il est moins inacceptable de se montrer agressifs face à quelqu’un qui les provoque.

L’alcool comme excuse

Dans le cadre du programme VAMM, nous avons étudié le rôle de l’alcool dans le jugement social porté sur un auteur d’agression en fonction de trois caractéristiques du contexte : la dose d’alcool consommée par l’agresseur avant l’acte violent, son état psychologique précédant l’agression (tendu ou détendu) et le niveau de gravité des conséquences pour la victime.

Nous avons présenté aux participants des scénarios ressemblant à des faits divers dans lesquels les  circonstances de deux types d’agressions (altercation dans un bar et agression sexuelle sur une personne mineure) étaient décrites.

En faisant varier certains segments des histoires, puis en recueillant l’avis des participants sur la responsabilité de l’auteur, il nous a été possible d’identifier le poids de l’alcool dans l’attribution de blâme et de tester l’hypothèse selon laquelle l’alcool aurait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement d’une agression. Nos résultats ont suggéré que l’alcool avait une fonction de circonstance atténuante dans le jugement de sens commun.

Qu’il s’agisse d’une l’agression dans un bar ou d’une agression sexuelle perpétrée sur une personne mineure, plus les auteurs avaient consommé d’alcool, plus l’agression leur apparaissait comme une issue prévisible.

Lorsqu’il s’agissait d’évaluer la responsabilité de l’agresseur, les choses étaient un peu moins claires : tandis que dans le cas d’une agression sexuelle sur une personne mineure, l’alcool diminuait la responsabilité de l’agresseur, dans le cas d’une agression dans un bar, l’alcool ne diminuait la responsabilité que lorsque l’agression était grave.

Lorsque l’agression était de gravité limitée, l’alcool constituait une circonstance aggravante, tandis qu’il n’exerçait aucune influence lorsque l’agression était de gravité intermédiaire. On pourrait résumer ces observations en concluant que dans le cas d’agressions graves, l’alcool contribue à atténuer la perception de responsabilité des auteurs dans la pensée de sens commun.

Etude Evaluative sur les Relations entre Violence et Alcool 
Direction Générale de la Santé (MA 05 208) Laurent BEGUE, Pr, Institut Universitaire de France / Université Pierre Mendès-France, Grenoble. et le groupe VAMM : Philippe Arvers, Baptiste Subra, Véronique Bricout, Claudine Pérez-Diaz, Sebastian Roché, Joël Swendsen, Michel Zorman.

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