Alcoolisations adolescentes et évolutions sociétales

Quels sont les nouveaux phénomènes sociaux qui pourraient influer ou expliquer en partie cette augmentation des alcoolisations excessives retrouvées à l’adolescence ?

A. Une offre de boissons de plus en plus diversifiée

Au cours des dernières années, le rayon des alcools n’a cessé de s’agrandir, proposant de nouvelles boissons aux saveurs et aux couleurs toutes plus attirantes les unes que les autres.


En effet, les alcooliers ont rapidement cerné les jeunes comme étant une cible doublement intéressante, à la fois client d’aujourd’hui et de demain. Les adolescents ayant une répulsion naturelle pour le goût de l’alcool, les producteurs se sont donc appliqués ces dernières années à développer des formules permettant de masquer son âpreté et son amertume.

Les produits obtenus sont en général des mélanges très sucrés, au packaging coloré et attirant, ne ressemblant pas aux alcools classiques, mais se rapprochant plutôt dangereusement des sodas traditionnels.

Ils sont directement destinés à séduire nos enfants dès la primo adolescence, malgré le déni des industriels qui les destinent officiellement aux 18-25 ans, se défendant catégoriquement de vouloir cibler un public aussi jeune.

a. Cadre légal

Dès le milieu des années 90, apparaissent d’abord les premix, définis légalement comme un mélange d’alcool fort (appartenant au 5ème groupe de l’article L3321-1 du code de la santé publique) et de boissons non alcoolisées. Il s’agit des whiskys cola, des rhums cola ou encore des gins tonic. Devant le succès de ces mélanges prêt-à-boire chez les adolescents, le gouvernement décide de réagir dès 1996 en imposant une taxe prémix, entrainant une chute importante de leur volume de vente.

 

Cependant les alcooliers ne voulant pas abandonner ce créneau particulièrement rentable, ils contre attaquent en lançant de nouveaux mélanges, dont la formulation permet de contourner cette législation. C’est ainsi qu’apparaissent les bières et les spiritueux aromatisés.

Une fois encore, face au succès important de ces boissons, le gouvernement étend la taxe prémix à l’ensemble de ces nouveaux alcools, qu’il définit alors comme : toute boisson ayant un titre alcoométrique compris entre 1,2 et 12 % du volume, et qui est issue, soit d’un mélange préalable de boissons non alcoolisées et de boissons alcooliques, soit d’un ou plusieurs produits alcooliques qui contiennent plus de 35 grammes de sucre ou d’une édulcoration équivalente (article 44 de la Loi n° 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique).

Les alcooliers s’adaptent donc de nouveau en développant des mélanges moins sucrés ou encore des boissons à base de vin aromatisé, qui leur permettent de contourner cette dernière taxe. On peut citer par exemple les vins au pamplemousse, à la pêche, ou encore aux fruits rouges qui connaissent un franc succès, avec plus de 14 millions de litres vendus en 2012.

Malgré un cadre légal sans cesse renforcé, on peut donc voir que les industriels ne manquent pas d’imagination, élaborant continuellement de nouvelles formulations afin de séduire les jeunes et d’augmenter leur volume de vente.

b. Des boissons toujours plus innovantes au marketing de plus en plus travaillé

Les goûts ne sont pas les seuls critères étudiés par les industriels, les dénominations et les packagings, aussi bien dans leur couleur que dans leur forme sont en effet tout aussi travaillés.

Prenons par exemple certaines bouteilles dont la forme rappelle un flacon de parfum, ou d’autres qui s’accompagnent d’accessoires tels que des fourrures habillant certaines bouteilles de vodka. Des stars contribuent même au design de certains conditionnements. Le résultat est en général très réussi, et souvent, on en oublie même que l’on est face à de l’alcool. Enfin, encore plus spectaculaire, certains industriels ont réussi à créer des boissons dont la couleur du liquide est entièrement noire ou rouge.

De plus, cette volonté de vendre toujours plus est renforcée par une politique publicitaire agressive : sponsors de divers évènements, placement de leurs produits dans des séries ou dans des clips musicaux, parrainages de soirées étudiantes, etc. Pour ces dernières pratiques, normalement interdites en France, les industriels arrivent à contourner la loi en utilisant des marques alibis, ou encore en établissant leur structure dans des lieux échappant à ces réglementations, comme par exemple dans la principauté de Monaco.

En termes de campagne publicitaire, ces dernières années les industriels ont aussi beaucoup exploité le réseau internet, qui est le principal média utilisé par les jeunes. Leurs produits sont ainsi suggérés de manière directe à l’aide de publicités classiques, ou encore de manière indirecte en distribuant des accessoires à l’effigie de la marque, tels que des lunettes ou des chapeaux, le but étant que les utilisateurs se prennent en photo avec et créent le buzz sur les réseaux sociaux.

Pour conclure, on soulignera qu’en parallèle de ces pratiques, ces groupes alcooliers sont quasiment tous partenaires de programme de prévention, ce qui leur permet à la fois d’améliorer leur image publique, et de renforcer l’efficacité de leurs actions de lobbying.

B. Une société de plus en plus anxiogène

Les nouvelles générations grandissent dans un contexte particulièrement anxiogène où l’insouciance se fait de plus en plus rare, amenant certains à consommer de l’alcool afin de « lâcher prise ».

En effet, tout d’abord, la perspective d’avenir offerte à nos jeunes est marquée d’une certaine morosité. Elle s’inscrit dans un contexte de crise économique, de diminution du pouvoir d’achat et de chômage en hausse constante touchant l’ensemble des catégories de travailleurs, du non qualifié au surdiplômé.

Notre quotidien, quant-à-lui, est bercé par les journaux télévisés relatant des flots d’informations à la fois inquiétantes et alarmantes : insécurité, catastrophe naturelle, précarité, accidents divers, corruptions, réchauffement climatique, augmentation du nombre de cancers, etc…

A cela s’ajoute aussi pour certain une pression scolaire parfois insurmontable. Le bac est devenu quasiment incontournable, les jeunes étant ensuite poussés à faire des études, alors que les filières professionnelles et manuelles sont clairement dévalorisées. Cette réorganisation du circuit scolaire laisse d’ailleurs un certain nombre de jeunes perdus sur les bancs de la fac, face à un système où ils n’arrivent pas à trouver leur place. De plus, les attentes des parents sont en général très fortes : il faut que leur enfant ait un bon métier et gagne beaucoup d’argent, de manière à suivre le rythme effréné de notre société de consommation.

Enfin, le schéma familial a beaucoup évolué ces dernières années. Avec la démocratisation des divorces et l’apparition de nombreux foyers monoparentaux, on est de plus en plus confronté à des enfants devant trouver leur place au sein d’une famille recomposée, ou devant se construire malgré l’absence d’une des deux figures parentales. Ces éléments sont d’ailleurs illustrés par les enquêtes ESCAPAD et HBSC, qui rapportent que les jeunes de 17 ans dont les parents sont séparés déclarent plus d’ivresses répétées, et que les adolescents de 11 à 15 ans vivant dans une famille recomposée ou dans un foyer monoparental présentent des ivresses plus nombreuses.

C. Des jeux et des défis de plus en plus nombreux et inventifs

Les alcoolisations adolescentes s’organisent souvent autour de jeux dont les règles et les appellations peuvent varier d’un groupe de pairs à l’autre. Ils utilisent des dés, des cartes ou se jouent parfois sans accessoires. Parmi les plus fréquents, on citera par exemple :

-le « rouge et le noir » :

Il s’agit d’un jeu de carte. Les règles sont les suivantes : chacun à son tour, les joueurs vont devoir essayer de deviner la couleur de la carte qui sera tirée. Ils annoncent ainsi « rouge » ou « noir », et si cela ne correspond pas à la carte tirée, ils doivent boire, si au contraire la couleur correspond ils désignent quelqu’un qui doit boire. A la fin de ce premier tour chaque joueur se retrouve donc avec une carte placée devant lui. Le jeu continue ensuite de la manière suivante : chaque joueur doit annoncer si la nouvelle carte tirée sera supérieure ou inferieure à celle qu’il possède déjà. A l’identique du premier tour, si le joueur annonce juste, il fait boire un de ses pairs, s’il s’est trompé il boit. Le troisième tour consiste à deviner si la carte tirée sera dans l’intervalle créé par les deux premières cartes en possession du joueur (exemple : le joueur a un 3 et un 8 posés devant lui, il annonce « intérieur », si la carte tirée est un 10 il devra boire car le 10 n’est pas compris entre 3 et 8). Enfin le dernier tour consistera à deviner si la carte tirée sera un pique, un trèfle, un cœur ou un carreau. Ce jeu a pour objectif principal d’amener ces compagnons à boire, les défiant afin de voir qui « tient l’alcool ». Il peut aussi être un élément d’intégration à un groupe de pair, les jeunes refusant de participer à ce type de jeu au cours d’une soirée étant souvent stigmatisés.

-le « je n’ai jamais » :

Le principe est simple, chacun à son tour, chaque joueur doit énoncer une vérité le concernant en commençant sa phrase par « je n’ai jamais… ». Parmi les autres joueurs, ceux qui ne sont pas concernés par cette affirmation doivent boire. Par exemple, un garçon lance : « je n’ai jamais embrassé de garçons », tous les joueurs qui l’ont déjà fait doivent boire. Ce jeu combine alcoolisation et découverte de l’autre. En effet, l’alcool ayant un effet désinhibiteur, il permet aux adolescents de poser des questions parfois intimes, et de révéler certains de leurs secrets. Il permet aussi le rapprochement vers le sexe opposé.

On ne citera que ces deux exemples, mais de nombreux autres jeux sont retrouvés dans ces soirées adolescentes. Malgré des supports divers et des règles différentes, ils présentent tous un rôle d’intégration au sein de la soirée et plus généralement du groupe de pairs. Une fois lancé dans le jeu, le risque est que le joueur perde totalement le contrôle de sa consommation, se retrouvant dans l’obligation de boire même si l’envie n’est plus là, afin d’éviter d’être mis à l’écart ou humilié par les autres. Ces jeux aboutissent pour la plupart à une bonne « cuite », finir ivre est donc un élément classique de ces rassemblements.

Les nouvelles technologies ont aussi un impact important sur les alcoolisations adolescentes. En effet, au delà des blogs et des réseaux sociaux sur lesquels il est devenu banal de publier des photos ou des vidéos de personnes ivres, de véritables défis se mettent aussi en place sur la toile. Le plus récent est le phénomène de « neknomination ».

Il s’agit d’un jeu lancé sur Facebook en Australie en janvier 2014. Son appellation provient du terme « neck your drink » qui signifie « boire cul sec ».Le principe consiste à se filmer en buvant un verre d’alcool cul sec, suivi de la désignation de trois personnes qui devront faire de même, ou mieux, dans un délai de temps limité (24 heures).

Ce phénomène semblable à une chaine s’est répandu très rapidement sur le réseau social, impliquant des étudiants mais aussi de plus jeunes adolescents tels que des lycéens ou des collégiens. Le danger réside dans le fait que si certain vont se filmer en buvant un verre cul sec, d’autre vont vouloir se montrer plus fort en buvant des quantités beaucoup plus importantes, ou relevant le défi dans des conditions périlleuses. C’est notamment le cas d’un jeune anglais qui a bu une bouteille de gin seul face à sa camera afin de montrer « qui est le boss » ; il sera retrouvé mort dans son appartement quelques heures plus tard. Un autre voulant marquer le coup en buvant son verre dans une rivière, finira noyé emporté par les flots.

Ce n’est pas l’action de défier ses pairs et de boire de l’alcool qui est nouvelle, ces deux notions se retrouvant déjà fréquemment au sein des jeux cités plus haut, mais plutôt le fait que ce soit filmé et exposé sur un réseau social. Ces défis échappent de ce fait au contexte festif, et sont en général relevés seul face à la camera, en pleine journée.

De plus, les jeunes ayant en moyenne bien plus d’une centaine d’amis sur Facebook, se sentent dans l’obligation de répondre à ces nominations,  « c’est une question de réputation » comme ils disent, et cela souvent dans un contexte de surenchère. Il faut faire quelque chose de plus grand, de plus dingue. Heureusement, il faut quand même souligner que la majorité des adolescents qui participent à ce jeu boivent un verre dosé avec modération, ne les exposant pas à un risque important, du moins à court terme.

Par contre, l’aspect négatif de cette pratique, et cela même chez ces consommateurs modérés, est la banalisation de l’alcool et de l’ivresse. En effet, ces vidéos étant vues et partagées par de nombreux profils, elles arrivent aisément aux yeux des plus jeunes.

Un autre phénomène directement lié à ces réseaux sociaux est celui des apéros géants. Apparu en 2009, il consiste à rassembler le maximum de personnes autour d’un apéritif en plein air. Ces événements peuvent réunir jusqu’à plus de 10000 personnes, et posent de ce fait de gros problèmes d’organisation, de sécurité et de responsabilité juridique. Bien que les personnes qui y participent viennent en grande majorité dans un esprit bon enfant, et dans un but de rencontre plus que de consommation d’alcool, il y a toujours au sein de ces rassemblements des individus qui ont des conduites excessives. De plus, au delà de tous les soucis posés par ces mouvements de foule, on retrouve encore ici le problème de banalisation de l’ivresse, ayant lieu en pleine rue.

D. Et le phénomène du Binge drinking ?

Le « binge drinking » est un terme anglo-saxon qui ne possède pas de traduction française littérale. Il provient des Etats-unis où il a été utilisé pour la première fois dans les années 1990 afin de décrire les alcoolisations étudiantes. Il s’est ensuite étendu à l’Europe.

Très employé par les médias, certain le désigne en français comme une « biture express », une « hyperalcoolisation », ou encore comme la recherche de la « défonce ». Il désigne en fait l’absorption d’un maximum d’alcool dans un minimum de temps, dont le but est d’atteindre l’ivresse.

Cependant, aucune définition plus précise ne fait l’objet d’un consensus, variant d’une source à l’autre, et d’un pays à l’autre.

L’Institut américain sur l’abus d’alcool et l’alcoolisme (NIAAA) décrit ce binge drinking comme étant la consommation d’au moins 70 grammes d’alcool pur pour les hommes, et d’au moins 56 grammes d’alcool pur pour les femmes, en moins de deux heures, avec une alcoolisation atteinte supérieure à 0,8 grammes par litre de sang.

En Angleterre, les autorités de santé la définissent comme la consommation d’au moins 64 grammes d’alcool pur pour les hommes, et d’au moins 48 grammes d’alcool pur pour les femmes. Ces variations s’expliquent surement par la différence de quantité d’alcool pur contenu dans un verre standard pour ces deux pays.

En France il n’existe aucune définition officielle, cependant la conversion des quantités données par l’NIAAA en verres standards, nous donnent une consommation d’au moins 7 verres pour les hommes, et d’au moins 6 verres pour les femmes en moins de deux heures.

Cette absence de consensus rend ce phénomène difficile à étudier d’un point de vue épidémiologique. En effet, certains articles se servent des chiffres relatifs aux alcoolisations ponctuelles importantes étudiées au sein des enquêtes ESPAD et ESCAPAD, pour estimer l’évolution du binge drinking. Cependant ce rapprochement me semble très imprécis du fait qu’aucune notion de temps n’est associée à cet indicateur, et que cette consommation d’au moins cinq verres en une occasion ne correspond à aucune des définitions évoquées ci-dessus.

D’ailleurs qu’entend-on par une occasion ? Si l’adolescent consomme cinq verres dans toute la nuit et s’il consomme cinq verres en deux heures, l’impact et le résultat seront totalement différents. De plus s’ajoute à cela l’éternel problème des verres servis en dehors des débits de boissons, dont la dose d’alcool peut largement différer des dix grammes réglementaire.

Cependant, comme nous avons pu le voir auparavant, même si elle reste difficile à chiffrer, cette pratique de boire de grandes quantités en peu de temps existe ; et même si nous avons effectivement l’impression que ce binge drinking est de plus en plus répandu dans notre société, il est difficile d’affirmer objectivement que ces comportements sont plus problématiques qu’avant.

En effet, cette impression provient peut être simplement du fait que la jeunesse s’affichent plus qu’avant, et boit fréquemment dans les lieux publics. Rappelons aussi que les motifs de consommations donnés par les adolescents sont essentiellement des motifs sociaux et festifs, ce qui montrent que cette attitude de recherche d’un état de « défonce », ne concerne qu’une minorité de cette population, et non pas l’ensemble des adolescents comme le laissent entendre certains médias.

L’ampleur et l’évolution du phénomène de binge drinking est donc difficile à déterminer. Cependant cette pratique existant chez certains jeunes et ayant des conséquences particulièrement nocives, il parait intéressant qu’elle devienne l’objet d’enquêtes épidémiologiques afin de connaitre ses tendances, et d’évaluer ainsi l’impact des programmes de prévention.

Dans ce contexte de vie particulièrement angoissant et incertain, où les valeurs et les repères ne sont plus très nets, les jeunes éprouvent de plus en plus le besoin de lâcher prise et d’échapper à ce monde qui ne tourne plus vraiment rond. Face à une société de consommation très inventive, voir parfois intrusive, ce besoin se traduit de plus en plus fréquemment par ces comportements d’alcoolisations importantes, qui apparaissent unanimement en hausse dans les diverses enquêtes épidémiologiques. De plus, ces usages sont confortés par les réseaux sociaux qui banalisent allègrement ce phénomène, lui donnant même parfois une image positive. Ces cuites sont souvent abordées avec amusement, et considérées comme festives et normales : « il faut que jeunesse se passe ». Elles exposent pourtant les jeunes à de multiples répercussions sanitaires et sociales. Toute IAA chez l’adolescent doit d’ailleurs pour ces raisons faire l’objet d’une attention toute particulière. Aussi, face à ces éléments, il est intéressant de se demander comment prévenir et encadrer ces comportements particulièrement nocifs pour l’adolescent.

Qu’en pensez vous ? envie d’en débattre ? n’hésitez pas à vous exprimer en laissant des commentaires ci-dessous.

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