Alcoolisme féminin : le témoignage de Marie, alcoolique.

Tout autant qu’« être femme » n’est pas une position unique, « la femme alcoolique » n’existe pas.

Sortant de la généralité, c’est une pluralité d’aventures uniques et singulières qui se vivent.


Ce sont les récits personnels qui éprouvent et font émerger toute la complexité de l‘alcoolisme au féminin.

Ainsi Marie raconte :

« Avec un peu de distance par rapport à son histoire, chaque personne sait pourquoi elle a bu.

Il y a eu un événement, un vide qui s’est créé. Comme une fragilité, un terrain propice à la dépendance.

Moi, c’était dans mon enfance. Le soir, à la campagne, on buvait la goutte comme les grands. Je ressemblais à mon grand-père, je faisais comme lui. J’avais déjà du plaisir à avoir la tête qui tourne, à sentir l’euphorie.

A l’adolescence, au verre de bière que l’on découvre entre copains-copines, je buvais deux chopes plutôt qu’une pour avoir la tête qui tourne, pour oublier les évènements que j’aimais oublier, pour combler un vide affectif.

 

Et insidieusement, inconsciemment, petit à petit, la dépendance s’installe….

À 19 ans, à la mort de mon grand-père, j’ai noyé mon chagrin. Il comptait beaucoup pour moi : je perds mes repères, je suis perdue, alors je bois. J’étais blessée par sa mort, c’était un grand vide.

Comme remède à ce vide, j’ai bu pour oublier qu’il n’était plus là, pour avoir la tête qui tourne. Puis, je me suis mariée pour échapper à un système familial étouffant. Mariée, je buvais tous les jours, de plus en plus.

Un beau matin, je me suis rendue compte que je tremblais, que je n’étais pas bien. Et si je buvais un coup de bière, je ne tremblais plus… J’avais besoin d’une dose pour survivre.

Là, je suis devenue vraiment dépendante. Je perdais la liberté de dire non à l’alcool.

Je ne savais plus dire non, c’était devenu un véritable esclavage.

Je faisais tout ce que je pouvais pour avoir une réserve chez moi. J’avais besoin d’une réserve, c’était une question de survie.

Ça devenait mon seul souci : ‘Est ce que j’aurai assez pour demain ?’.

Si je n’avais pas ma dose, c’était horrible. J’éprouvais un dysfonctionnement nerveux terrible : il m’en fallait. J’en avais besoin. Je devenais agressive, mon comportement changeait.

Avant d’entreprendre quoi que ce soit, il me fallait une dose d’alcool, c’était mon carburant. Mon entourage faisait ce qu’il pouvait pour essayer de comprendre, de dire les mots justes. Mais je ne les entendais pas.

J’arrivais au bout du bout de moi-même. Je ne mangeais plus, je n’avais plus de force. Je buvais mais je restais mère quand même : ‘Je bois et je suis une mère.’ Comme je ne me sentais pas une bonne mère, je culpabilisais et je rebuvais. Déchirure…

Je me trouvais de plus en plus moche dans le miroir. Je buvais pour oublier que je me trouvais moche. 

Les amis disaient : ‘ Tu bois quand même beaucoup, ça nous inquiète’. Et moi je leur disais : « mais non, je bois comme vous »… Je voulais en sortir mais la dépendance était là à m’emprisonner. Demander de l’aide : ’Mais à qui vais-je avouer que je bois ?’.

C’est devenu intolérable pour mon conjoint. Il a finalement appelé le médecin qui a menacé de placer mes enfants. Un véritable électro-choc. Un peu barbare mais ça a été un déclic. On ne touche pas à mes enfants… Tout, mais pas ça !

J’ai décidé de faire une cure. J’ai pris mon courage à deux mains, ma petite valise et je suis arrivée à l’hôpital. Dans l’aile neuropsychiatrique quand même… Je ne me suis pas sentie folle mais malade, malade alcoolique, alors là oui.

L’alcool était mon amant, l’alcool était là tout le temps, il m’aimait. C’était un lien très fort. Pour s’en débarrasser, il faut couper les ponts. Je n’étais plus maître de ma vie, de mes choix. J’ai passé trois semaines à l’hosto pour apprendre à dire non. Non au premier verre.

Dans le miroir, j’ai vu très vite le changement.

Je me regardais : ‘C’est qui celle-là ? ‘ ‘Qui suis-je sans mon amant ?’ C’était une rupture, je quittais un amant qui m’aimait, que j’aimais. Avec tout ce qu’il y a de souvenirs dans une rupture. C’était un rituel lié à plein d’images qui rappelaient le temps où je buvais.

Et en même temps, je découvrais dans le miroir l’image d’une femme qui s’embellissait. Après la cure, le retour dans la vie active n’est pas aisé. C’est difficile de vivre avec l’envie, l’entourage ne se rend pas compte. On ne vit plus l’euphorie et c’était bon… L’envie de boire est toujours là. Après 17 ans, j’en ai encore parfois envie.

Lors des repas, plus particulièrement à l’occasion d’une fête, à un moment, le ton monte, les conversations sont plus animées, les gens sont plus loquaces, se désinhibent. Et moi : un peu en décalage, pas dans l’euphorie, avec mon verre d’eau pétillante.

Qu’est-ce que c’est long, qu’est-ce que je m’emmerde…

Sans alcool, c’est sans filet. J’ai renoué avec moi, avec toutes les émotions qui avaient été anesthésiées, j’ai retrouvé mes blessures. L’écriture m’a aidée. J’ai participé à des réunions de Vie Libre. Au début, je ne voulais pas parce qu’ils allaient tous savoir que je buvais.

J’y suis allée pour faire plaisir. Ça a été magique par l’accueil, le respect, le non jugement.

Des témoignages me révélaient que quelqu’un dans lequel je me retrouvais, avait réussi à se débarrasser de l’alcool : ‘Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas essayer ?’.

Ça donne envie de poursuivre le chemin de la guérison.

Quand je disais non au premier verre : ‘Ouah quelle victoire, quelle force’. Non au deuxième, au troisième : toujours plus forte. De non en non, je me constituais une batterie d’énergie, une force qui donne la force de dire non aux autres choses, au patron, à la belle-mère…

J’ai pu prendre contact avec la vraie Marie, celle qui a osé affirmer sa préférence entre autres, politique. J’ai appris l’esprit critique, à écrire des textes. J’ai appris à être organisée. J’ai changé de métier.

Avoir à cœur d’arrêter de boire pour soi est motivant, parce que le miroir montre qu’on est de jour en jour plus belle. Parce que l’on découvre ses talents. Dans certains milieux, le tabou est très fort. La famille cache pour qu’on ne sache pas : ‘Qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu pour avoir une enfant alcoolique ?’. Moi, je n’ai pas voulu être anonyme, c’est Marie qui se redresse.
Ma honte s’en est allée. »

Qu’en pensez vous ? envie d’en débattre ? n’hésitez pas à vous exprimer en laissant des commentaires ci-dessous.

3 réponses sur “Alcoolisme féminin : le témoignage de Marie, alcoolique.”

  1. Super témoignage je me reconnais complètement dans ton parcours si bien décrit,un grand bravo à toi , de te lire me remonte le moral car je viens d être abstinente depuis le 1 et novembre .. Après de multiples arrêt et replonge, merci Marie.

  2. Ton témoignage,en rejoindra, beaucoup d autres ,et il a le mérite de l honnêteté,de l humilité,en cela bravo ,et Marie n a plus qu’à faire tourner les têtes pour un autres regard….😉

  3. Très beau témoignage qui montre bien la progression insidieuse de la dépendance et de la difficulté pour une femme de parler de son alcoolisme. En tout cas, bravo à Marie….

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